
La construction du clivage ethnique au Rwanda
Les conflits ethniques font de plus en plus de victimes humaines et de destructions en Afrique centrale. Dans ce contexte, les programmes de prévention doivent mettre en place des mécanismes d'anticipation et gérer au mieux les conflits en cours pour favoriser le retour à la paix. La compréhension des enjeux et du processus qui conduisent à l'éclatement d'un conflit est fondamental car elle permet de tirer des leçons et d'éviter la répétition de la violence. Chaque cas étant particulier, il faudra beaucoup de contributions pour élaborér des approches méthodologiques susceptibles de guider les chercheurs et les praticiens dans l'identification des facteurs générateurs de violence. Cet article propose une approche sociologique de l'ethnicité à partir du cas de la construction du clivage ethnique au Rwanda.
Le génocide des Tutsi et les massacres qui ont fait près d'un million de morts au Rwanda entre avril et juillet 1994 sont le résultat d'une diversité de facteurs interdépendants. Une question apparaît à la lecture de la littérature sur le sujet: comment peut-on comprendre les mécanismes qui ont conduit aux massacres d'enfants, de femmes et d'hommes, principalement à cause de leur appartenance ethnique? De l'avis des observateurs le génocide et ses conséquences (qui sont encore d'actualité) s'inscrivent dans le conflit ethnique (entre Hutu et Tutsi) qui caractérise l'histoire du Rwanda depuis la fin des années 50. D'où l'idée que le clivage ethnique entre Hutu, Tutsi et Twa rwandais est le résultat d'un processus historique au cours duquel ceux-ci ont été amenés à intérioriser leur appartenance ethnique. J'examine comment une vision ethnique a été rendue pertinente pour les Rwandais, comment l'ethnicité est devenue un principe de division, non nécessairement conflictuel, de la vie sociale. Cette approche montre que le clivage ethnique n'est pas une fatalité mais plutôt le résultat de stratégies des acteurs se trouvant dans des contextes spatio-temporels donnés. Le but n'est pas de déterminer la responsabilité de ces acteurs, mais de rendre compte des faits afin d'orienter les actions futures.
Des catégories sociales aux catégories ethniques
L'histoire du Rwanda précolonial, connue par la tradition orale, ne donne pas de réponse précise à la question concernant les périodes de peuplement du pays. En outre, le manque de consensus sur l'interprétation de certains éléments réside dans le fait que ces questions ont évolué en enjeu politique, à la fois au Rwanda et parmi les experts (Uvin 1997: 5; Guichaoua 1995: 20). C'est un des facteurs sur lequel reposera la construction du clivage ethnique. Toutefois, certains faits sont établis.
Avant la colonisation, vers la fin du 19ème siècle, la plus grande partie du Rwanda actuel était une monarchie dirigée par un roi, issu de la dynastie Nyiginya. La stratification sociale était basée sur les critères socio-économiques, c'est-à-dire sur le mode de production privilégié par les membres du groupe: les Hutu étant plutôt agriculteurs, les Tutsi éleveurs, les Twa, chasseurs ou potiers. Comme la complexité de l'histoire des lignages en témoigne, ces catégories n'étaient pas exclusives. Les Tutsi n'étaient pas nécessairement dominants et les Hutu sujets. En tout cas, «si la société rwandaise précoloniale est fortement stratifiée, elle n'est pas entièrement 'déterminée' par des identifications statutaires aussi rigides» (Willame 1995: 32). Cependant, les ethnies n'ont pas été créées ex nihilo. Des différences morphotypiques et socio-économiques existaient entre les membres des différents groupes (mais tous les individus ne sont-ils pas différents?). L'essentiel est de voir comment ces différences sont socialement gérées et le sens qu'en donnent les gens. Plus précisément, les premiers explorateurs auraient mal interprété la stratification qu'ils observaient sur place en termes ethniques. Partant de la définition qu'ils donnaient à ce concept, ils auraient orienté leurs actions dans ce sens. En effet, les colonisateurs ont été les premiers à utiliser le terme «ethnie» pour nommer les Hutu, les Tutsi et les Twa au début de ce siècle. Etymologiquement, le terme «ethnie» vient du grec «ethnos» qui signifie peuple ou nation. Il est apparu dans la langue française en 1896. Sa définition classique impose comme critères: «une langue, un espace, des coutumes, des valeurs, un nom, une même descendance et la conscience qu'ont les acteurs d'appartenir à un même groupe» (Amselle & M'Bokolo 1985: 18). Cette définition considère le groupe ethnique comme une entité immuable. Ainsi, en pensant les Hutu, les Tutsi et les Twa comme des ethnies, c'est-à-dire comme des peuples différents, le pouvoir colonial va concevoir sa politique dans cette perspective qui, progressivement, fera croire aux individus qu'ils sont réellement différents. Ce que les gens croient réel est réel dans ses conséquences! Comment peut-on expliciter ce processus?
Avec la colonisation, les relations sociales deviennent plus uniformes avec «une hiérarchie définie du colonisateur à Tutsi à Hutu à Twa, chaque échelon successif jouissant de privilèges refusés à ceux du niveau inférieur»(Uvin 1997: 7). Inspirés par les rapports des explorateurs et des missionnaires qui décrivaient les Tutsi comme étant les plus intelligents, le pouvoir colonial accordait prioritairement ces privilèges (l'enseignement ou les emplois administratifs par exemple) aux Tutsi. Celui-ci a aussi instauré un système de classification ethnique rigide avec l'attribution des cartes d'identité obligatoires spécifiant l'ethnie d'appartenance. Ces cartes d'identité avec la mention ethnique ne seront pas supprimées par le pouvoir postcolonial avant 1994; elles ont joué un rôle important dans l'identification des victimes du génocide. Les livres d'histoire écrits à l'époque confirment «scientifiquement» la dissimilitude des trois ethnies. Enseignée dans toutes les écoles, son rôle dans l'inculcation des «consciences ethniques» est indéniable. Ainsi, au moment de la décolonisation, au moins un demi-siècle de mythes et de pratiques qui s'y rattachent avaient créé une atmosphère de division et une idéologie qui allaient constituer la base de l'instabilité durant la période postcoloniale.
Un cycle de violences ethniques
A la fin des années 50, un changement s'est subitement produit: dans le courant des mouvements de décolonisation, le pouvoir de tutelle décide de ne plus soutenir la monarchie tutsi pour porter ses faveurs aux revendications de quelques élites hutu qui réclamaient le renversement de la royauté. Tout commence avec la publication, en mars 1957, du «Manifeste des Bahutu» qui relève ce qu'il appelle «l'aspect social du problème racial» et réclame «des réformes en faveur de la population muhutu en butte au 'monopole hamite sur les autres races habitant plus nombreuses et plus anciennement le pays'»(Willame 1995: 46). Ses idées sur l'ethnicisation des rapports sociaux seront diffusées auprès des Européens par le biais de la presse locale. Par la suite, le conflit ethnique se répand dans plusieurs parties du pays. En 1958-59, des pogroms se produisent dans quelques provinces: des centaines de Tutsi sont tués, et d'autres, plus nombreux, partent en exil. En 1960-61, les élections législatives conduisent à une victoire du PARMEHUTU (Part) du Mouvement pour l'Emancipation des Hutu), suivies du remplacement de la monarchie par un régime présidentiel. Entre 1961 et 1967, les réfugiés Tutsi chercheront à revenir «menu militari» en lancant de «petits assauts» de guérilla à partir du Burundi et de l'Ouganda. «Ces assauts ont été facilement repoussés, mais ils ont mené à un massacre massif d'innocents civils tutsi. Au total, jusqu'à 300.000 Tutsi ont été massacrés, et plus de 100.000 ont quitté le pays» (Uvin 1997: 7). La première République (1962-73) ne mettra pas fin à la violence, bien au contraire. Basée sur l'idéologie de la «révolution sociale» (ethnique) qui affirme que le Rwanda appartient aux Hutu, ses «vrais» habitants, car ils seraient arrivés les premiers au pays par rapport aux Tutsi qui seraient des «étrangers», car arrivés én dernier lieu, elle poursuit des politiques discriminatoires initiées sous la colonisation belge. Le régime a éliminé pratiquement les anciens politicians tutsi mais aussi les politiciens hutu de l'opposition qui ne joignirent pas le PARMEHUTU. Dès 1965, celui-ci était devenu de facto et de jure le seul parti autorisé. En 1972-73, la violence ethnique refait surface. Des Tutsi sont chassés des écoles et des services publics (Vidal 1991: 38-39). Il y eût des morts, mais beaucoup s'exilèrent. Le régime de Habyarimana (1973-1994) poursuivra une politique de discrimination contre les Tutsi: ils étaient presque exclus de l'armée, du service diplomatique et du Parlement. Un système de quotas ethniques fut instauré afin de limiter leur accès à l'enseignement secondaire et supérieur ainsi qu'au secteur public. Le système de cartes d'identité n'a pas été modifié. Le retour des réfugiés des années 60 et 70 sera catégoriquement refusé sous prétexte qu'il n'y avait plus de place au Rwanda. La 2ème République fondera sa légitimité sur la défense des «acquis de la révolution» de 1959 et sur l'idéologie développementaliste qui lui permet d'occulter les problèmes socio-politiques non résolus en présentant un environnement technique accueillant (contruction d'infrastructures publiques et de routes).
Cet aspect touche au «paradoxe de la société rwandaise» (Chrétien 1995: 85) qui réside dans l'existence de clivages ethniques fortement ressentis malgré une remarquable unité culturelle. Tous les observateurs qui cherchent à comprendre ce qui a conduit le pays (considéré, à l'époque, comme un modèle de développement en Afrique) à s'autodétruire en moins de trois mois se posent la question. En fait le système rwandais a fonctionné selon deux registres et avec un double discours: d'un côté, l'institutionnalisation de la discrimination à travers les quotas ethniques et régionaux, et de l'autre, un discours développementaliste insistant sur la paix et l'unité. Les symboles de l'Etat en témoignent: le parti unique, nommé Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND) avait pour devise «paix, unité et développement» le Parlement était le «Conseil national de développement» (CND).
Dès 1990, le régime de Habyarimana, fragilisé par une multiplicité de facteurs (une crise économique et financière, l'attaque du Front patriotique rwandais, les revendications démocratiques des élites qui supportent mal une corruption généralisée et un régionalisme croissant, etc.), recourt à l'ethnicité pour remobiliser la population autour de lui. Je ne développerai pas toutes les péripéties de la période 1990-94. La violence ethnique y occupe une place de premier plan. Près de dix mille Tutsi ont été emprisonnés en octobre 1990 sans qu'aucune charge ne pèse sur eux; ils seront libérés quelques mois plus tard sous la pression de la communauté internationale. Des discours appelant aux massacres des Tutsi et d'opposants à la politique ethniste ont été diffusés dans les médias. Des tueries ont eu lieu effectivement dans certaines communes. Si l'ethnisme n'explique pas l'ampleur du génocide de 1994, les différents éléments décrits montrent que le terrain était propice à l'explosion de la violence ethnique. En 1994, «la différence ethnique était considérée au Rwanda comme un fait acquis aussi bien au niveau de la politique officielle et des sentiments personnels» (Uvin 1997: 5). Néanmoins, dans la vie quotidienne, des gens se parlent et des mariages mixtes existent. Enfin, il apparaît que le rôle de l'Etat dans la construction du clivage ethnique est capital. La culture de l'impunité, favorisée par celui-ci depuis l'indépendance, n'a fait que renforcer le sentiment de peur et de méfiance entre les Rwandais. Comment peut-on briser le cercle vicieux de ces violences?
Démystifier les ethnies
La réponse appartient à tous les acteurs concernés. Une piste serait de démystifier les ethnies, c'est-à-dire de dédramatiser le débat sur les questions ethniques et sur les préjugés qui les sous-tendent. En effet, l'identité ethnique n'est-elle pas une des multiples identités (professionnelle, nationale, etc.) que possède chaque individu? Il faut poser la question en terme de la gestion correcte de la chose publique. Si tous les citoyens avaient les mêmes droits et devoirs, les problèmes ethniques ou régionaux ne se poseraient pas, tant au Rwanda qu'ailleurs. Toutefois, on ne change pas la société par décret. Dès lors, il faut gérer le présent en tirant les leçons du passé pour préparer l'avenir. C'est un long processus qui exigera beaucoup d'efforts et de bonne volonté.
Tirer les leçons
En terme de prévention des conflits, trois enseignements se dégagent de l'analyse ci-dessus. Premièrement, des facteurs générateurs de la violence se mettent en place au cours d'un processus qui peut être long. Par conséquent, il convient de réaliser des recherches historiques et sociologiques pour les anticiper mais aussi gérer le mieux possible ces informations (ce qui n'a pas été le cas au Rwanda). Deuxièmement, l'Etat, en tant qu'instance régulatrice de la société au niveau national, joue un rôle-clé dans la gestion des conflits. Les stratégies de prévention ne peuvent donc pas l'ignorer. Enfin, la résolution des conflits qui ont déjà éclaté n'est possible que si tous les acteurs (les Etats, les organisations et les individus) concernés s'inscrivent dans une logique constructive, c'est-à-dire pouvant reconnaître les erreurs (délibérées ou non) du passé pour partir sur de nouvelles bases. Ce sont les défis à relever à l'aube du 3ème millénaire.
Bibliographie
J.L. Amselle & E. M'Bokolo (éd.). Au coeur de l'ethnie (At the heart of the ethnic group). Paris: La Découverte, 1985.
J.P. Chrétien (dir). Rwanda, les médias du génocide (Rwanda, media of the genocide). Paris: Karthala, 1995.
A. Guichaoua (éd.). Les crises politiques au Burundi et au Rwanda: 1993-1994 (Political crises in Burundi and Rwanda: 1993-1994). Lille; U.S.T., 1995.
The International Response to Conflict and Genocide: Lessons from the Rwanda Experience (5 volumes), by Joint Evaluation of Emergency Assistance to Rwanda, 1996.
P. Poutignat & J. Streiff-Fenart. Théories de l'ethnicité (Theories of ethnicity). Paris: PUF, 1995.
P. Uvin. Development, aid and conflict: Reflections from the case of Rwanda, UNU/WIDER/RFA 24, Helsinki, 1996.
C. Vidal. Sociologie des passions - Côte d'Ivoire, Rwanda (Sociology of passions - Côte d'Ivoire, Rwanda). Paris: Karthala, 1991.
J.-C. Willame. Aux sources de l'hécatombe rwandaise (Genesis of the Rwandan massacre). Brussels-Paris: L'Harmattan, 1995.
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