La politique méditerranéenne de l'UE

Christine Parsdorfer

Texte intégral d'un article paru dans D+C Développement et Coopération
no. 3, mai-juin 1998: pages 12-14

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L'Union européenne prend des contours étatiques. Ceci apparaît une fois de plus dans sa politique méditerranéenne. La politique étrangère commune renforce la structure interne de l'UE. Vers l'extérieur l'Union se «protège» sur les plans militaire et économique contre de nouvelles menaces présumées: migration, drogue et islamisme. La région méditerranéenne constitue à cet égard une sorte de projet pilote pour les futures politiques étrangère et de développement de l'Europe.

La nouvelle stratégie méditerranéenne de l'Union européenne a été présentée au sommet du Conseil de l'UE à Essen en décembre 1994. La région méditerranéenne y a été déclarée une «région stratégique importante», dont la paix et la stabilité revêtent la «plus haute priorité» pour l'Europe. La paix et la stabilité dans la région méditerranéenne doivent donc être sauvegardées avec «tous les moyens disponibles de l'Union, y compris la politique étrangère de sécurité commune».

Depuis le printemps 1995, l'OTAN, sur l'initiative de la France, de l'Espagne et de l'ltalie conduit en concertation avec l'UE une nouvelle politique à l'égard des pays riverains de la Méditerranée, dirigée contre «l'lslam» et contre la menace d'une prolifération des armes modernes, en particulier des armes atomiques. Pour cela l'OTAN a engagé des consultations avec le Maroc, la Tunisie, la Mauritanie, l'Egypte et Israël en vue de faire face à ces menaces. L'Union de l'Europe occidentale (UEO) n'est pas non plus restée inactive face à ces nouvelles «menaces». En mai 1995, la France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal ont fondé, lors de la Conférence régulière de printemps des pays de l'UEO à Lisbonne, deux groupements de forces armées multinationaux: la troupe d'intervention de 12 000 hommes UEROFOR et le groupement de forces maritimes EUROMARFOR. Ces unités répondent aux pressions de l'ltalie et de l'Espagne, qui réclament depuis des années des moyens militaires pour lutter contre les flux migratoires en provenance du Sud. C'est dans le même souci que l'ltalie et l'Espagne ont renforcé leur coopération militaire depuis la fin des années 80, ce qui a donné naissance au projet commun de satellite Helios, chargé de la surveillance militaire de la région méditerranéenne.

Politique de sécurité

Ces développements se sont accompagnés de nouvelles idées préconçues sur les adversaires. Employant des termes analogues à ceux du commissaire de l'UE, M. Marin, l'ancien secrétaire général de l'OTAN, Willy Claes, a déclaré en 1995: «Le fondamentalisme islamique est autant un danger pour l'Occident que l'a été le communisme». Ainsi, on essaye de légitimer la poursuite de l'orientation militaire donnée à la politique de sécurité occidentale. On ne tient pas compte du fait que les courses à l'armement observées dans la plupart des pays du Tiers-Monde sont plus conditionnées par des rivalités intra-régionales que par une hostilité systématique à l'égard du Nord. «Ce serait donc un leurre politique que de prendre les menaces militaires du Sud comme prétexte pour de nouvelles doctrines de sécurité occidentales et européennes. Pis encore, on risquerait de faire de l'une des menaces en provenance du Sud inventées par l'Occident une prophétie apocalyptique qui toucherait en premier lieu l'Europe du Sud».

Or, la «menace du Sud» nouvellement mise en scène a une structure tout à fait différente de la «menace de l'Est» de l'époque de la guerre froide: Alors que jusqu'à 1989 on supposait l'existence d'un adversaire de force égale, possédant un arsenal militaire dont il fallait se protéger, les dangers «en provenance du Sud» sont plutôt présentés de façon diffuse.

A l'instar de «Clash of Civilizations» de Samuel Huntington, la région méditerranéenne est interprétée comme une région de conflits entre différentes «civilisations». La «Méditerranée» et ses pays riverains du Sud doivent, selon cette conception, faire fonction de «cordon sanitaire» et protéger l'Europe «civilisée» du fanatisme religieux, du trafic de drogues et de l'immigration. Ces nouveaux spectres ont non seulement inspiré les nouvelles conceptions de sécurité militaire, mais aussi le programme de réformes civiles de l'UE.

La politique méditerranéenne nouvellement élaborée par l'UE met également l'accent sur les aspects sociaux et économiques de la sécurité, c'est-à-dire qu'elle essaye de combattre les causes présumées des nouvelles menaces identifiées au Sud. Cette approche se base sur des hypothèses, selon lesquelles le renforcement du fondamentalisme islamique serait moins dû à un regain de religiosité qu'aux exigences économiques et sociales excessives imposées aux populations par le processus de modernisation d'inspiration occidentale. Celui-ci leur a apporté peu de développement jusqu'à présent, mais d'autant plus de pauvreté et de polarisation sociale.

La sécurité par les moyens du néolibéralisme?

Les conséquences logiques en sont des mouvements d'exode vers les pays riches du Nord, que l'UE à son tour essaye de contenir par des moyens de promotion économique et de création d'emplois. L'UE a annoncé dès 1990 un programme d'aide de 4,4 millions d'écus, visant à inclure «le facteur humain» dans le processus de développement et destiné à promouvoir des projets environnementaux, des universités, des administrations locales et la formation agricole. Mais la plupart des mesures sont constituées d'un potpourri de dogmes néolibéraux: Avec la libéralisation des forces du marché on compte accroître le bien-être de toute la région méditerranéenne. Mais si le programme de développement économique échoue, la migration va augmenter, les mouvements islamistes vont prendre de l'ampleur et le potentiel de conflit dans la région va s'amplifier. Bref: ce sont les effets futurs de la politique méditerranéenne de l'Europe qui montreront si la politique économique néolibérale peut, comme on le prétend, vaincre les causes de la pauvreté, de la guerre civile et de l'exode, ou si c'est l'antithèse qui est valable, à savoir que c'est elle qui en est la cause.

Les objectifs formulés lors de la conférence de Barcelone en 1995 sont, outre le freinage des migrations, l'extension du marché pour l'industrie européenne et un meilleur approvisionnement de l'Europe avec certains produits. Pour cela, l'UE prévoit de créer une zone de libre échange en l'an 2010. Celle-ci englobera une population de 600 à 800 millions d'habitants dans 30 à 40 pays. Ceci favorisera le développement des relations commerciales aussi bien entre les pays méditerranéens non membres de l'UE qu'entre ces pays et l'UE. Pour les produits agricoles, il est prévu de conclure des conventions spéciales.

Zone de libre-échange

La Commission propose les conditions suivantes pour l'instauration de cette zone de libre-échange:

  1. Standardisation des normes légales et administratives, protection de la propriété intellectuelle, ouverture des marchés des pays méditerranéens non membres de l'UE, promotion des exportations;
  2. Dynamisation du secteur privé, modernisation et restructuration de l'industrie et du cadre politique et administratif, réorganisation des associations d'entrepreneurs et des Chambres de commerce;
  3. Promotion des investissements privés directs européens et de la coopération industrielle, en particulier dans le secteur énergétique, privatisation et déréglementation générale;
  4. Adaptations dans les infrastructures économiques et sociales (transport, énergie, télécommunications, eau), principalement par des investissements privés.

Modernisation des causes d'exode 4,685 milliards d'écus (soit environ neuf milliards de DM) ont été consentis au titre de la politique méditerranéenne commune pour la période de 1996 à 1999. A cela s'ajoutent des crédits spéciaux d'un volume équivalent accordés par la Banque Européenne d'Investissement. Il s'agit de crédits à long terme, assortis de bas taux d'intérêt et garantis par le budget de l'UE.

Problèmes du futur partenariat

Cependant les problèmes du futur «partenariat euro-méditerranéen» se dessinent dès à présent: Ainsi, on encourage dans les pays méditerranéens une spécialisation entièrement orientée vers les besoins de l'UE pour des produits ou des branches économiques spécifiques (pêche, tourisme, fruits, etc.). Les mesures d'infrastructure favorisent les liaisons entre les grands centres commerciaux et empêchent l'intégration régionale. La production de monocultures est encouragée, l'urbanisation et l'exode rural sont tolérés. Enfin, le transfert de systèmes de production industrielle nocifs et polluants dans les pays du Sud (raffineries de pétrole, installations d'incinération des ordures, centrales électriques) favorise la subordination des aspects environnementaux à la politique d'investissement économique.

Ce processus va dans le sens des intérêts des entreprises et institutions financières européennes. Ici, l'exclusion des travailleurs des secteurs non adaptables ou non compétitifs est programmée d'avance. On prévoit déjà qu'après la libéralisation, les exportations de produits manufacturés vont reculer de 40 % en Tunisie et de 22 % au Maroc. Les programmes sociaux proposés servent plutôt «d'amortisseurs» que de moyens de lutte réelle contre la pauvreté. Ils sont une sorte de reconnaissance des coûts sociaux à attendre de l'intégration sélective des économies méditerranéennes au profit des ambitions commerciales de l'Europe.

Les problèmes liés à la voie de développement dictée par le Nord sont évidents. Les zones de libre-échange tendent à favoriser l'extension des monocultures qui accélèrent l'épuisement des sols et font augmenter la consommation de pesticides, marginalisent les petits paysans et les ouvriers agricoles et les chassent des campagnes. Les exportateurs de matières premières sont fortement dépendants des prix du marché mondial. Une libéralisation commerciale trop rapide ne permet pas de procéder à une transition lente de l'exportation de matières premières brutes à celle de produits manufacturés et industriels. En même temps, la politique actuelle de l'UE rend difficile l'accès du marché européen pour certains produits, en particulier agricoles. Les expériences d'autres zones de libre-échange (Arena) montrent que les grands complexes transnationaux tendent à produire uniquement pour l'exportation et à appliquer des conditions de travail dignes du 19ème siècle: bas salaires, aucune assurance sociale, contrats de travail de courte durée ou pas de contrat du tout et emploi de jeunes femmes qui sont licenciées dès qu'elles sont enceintes.

La réorientation de la politique de l'UE à l'égard du Sud est non seulement un assujettissement de la politique de développement à des critères commerciaux et de politique étrangère, mais encore l'orientation néolibérale aggrave en fin de compte la situation sociale dans les pays en développement et conduit à une polarisation entre le Nord et le Sud. En même temps, on peut s'attendre à ce qu'un échec des mesures de politique sociale et économique - comme le laisse augurer l'orientation donnée jusqu'à présent au programme méditerranéen - conduise à une domination des options stratégiques militaires. En effet, la conception de la sécurité militaire de l'UE n'est nullement en contradiction avec ses approches de réforme politique. Elle est plutôt une arme de secours, au cas où les moyens civils ne suffiraient pas et que les crises se développant dans les régions voisines auraient des répercussions directes sur l'UE.


Updated on June 16, 1998 This article is made available on EUFORIC by kind permission of the publishers - E+Z Entwicklung und Zusammenarbeit, Postfach 10 08 01, D-60008 Frankfurt, Germany. Tel: +49 69 7501-4366, Fax: +49 69 7501-4855.
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