LIVRE VERT

SUR LES RELATIONS ENTRE L'UNION EUROPEENNE ET LES PAYS ACP
A L'AUBE DU 21ème SIECLE
Défis et options pour un nouveau partenariat

CHAPITRE III.
LES EVOLUTIONS SOCIO-ECONOMIQUES DANS LES PAYS ACP :
CONTRAINTES ET POTENTIALITES

Document de réflexion présenté par la Commission européenne

Sommaire
page EUFORIC
page DG VIII



A. Les difficultés de politique économique dans un environnement fondamentalement instable

1. Des performances socio-économiques généralement médiocres, mais des situations contrastées d'un pays à l'autre

Depuis deux ans, la situation économique s'est sensiblement améliorée dans un nombre croissant de pays ACP. Bien qu'encore fragile, ce redressement pourrait s'avérer durable et avoir des effets d'entraînement sur d'autres pays dans la mesure où l'amélioration des politiques économiques pourra se poursuivre.

Sur longue période toutefois, les pays ACP ont jusqu'à présent connu des performances médiocres, globalement inférieures à celles des autres pays en développement. Ceci est particulièrement le cas pour l'Afrique sub-saharienne, qui apparait actuellement comme la région du monde qui connait le plus de difficultés. De nombreux indicateurs illustrent ce constat:

Ce bilan global recouvre cependant des situations très contrastées, et, comme dans d'autres régions en développement, les écarts entre les pays africains ont tendance à se creuser.

Le niveau moyen du revenu par tête qui était de 460 USD en 1994 en Afrique sub-saharienne, recouvre des valeurs qui vont de 80 et 90 USD au Rwanda et au Mozambique à 600 USD en Côte d'Ivoire ou au Sénégal, et à 3000 USD environ au Botswana et à Maurice.

Les perspectives d'évolution pour les années qui viennent suggèrent en outre une différenciation de plus en plus marquée entre les pays qui font preuve d'une capacité à mener des politiques crédibles de développement et les pays en proie au cercle vicieux de la violence et de la pauvreté. Les pays couverts par le Programme Spécial pour l'Afrique, ont enregistré des performances de croissance particulièrement encourageantes ces dernières années; la croissance du PIB y a été en moyenne supérieure de 1.5 point à celle des autres pays d'Afrique sub-saharienne pour les années 1994-96 (en valeurs médianes). Cette accélération de la croissance a été liée à une progression de leurs exportations et à une hausse du taux d'investissement, qui est désormais proche de 20% du PIB. L'accroissement des investissements privés est notamment significatif d'une amélioration notable du climat économique dans ces pays. Autre signe encourageant, l'amélioration des performances a été pratiquement continue depuis la mise en oeuvre du SPA en 1987.

Dans les Caraïbes, à l'exception de Haïti, qui figure parmi les pays les plus pauvres de la planète avec un revenu moyen de 230 USD par tête, de la Guyana et du Suriname, la plupart des pays se situent dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire, certains dans la tranche supérieure comme Trinidad & Tobago (3740 USD par tête); la Barbade appartient à l'élite économique de la région. Dans l'ensemble cependant, les performances de croissance demeurent trop faibles - même en excluant Haïti, la croissance moyenne du PNB par tête a été inférieure à 1% par an depuis 1990 -, et l'incidence de la pauvreté est élevée. Les indicateurs sociaux révèlent toutefois que, pour un même niveau de revenu, la situation en matière de santé et d'éducation est moins défavorable qu'en Afrique sub-saharienne; ceci reflète les progrès accomplis au cours des décennies précédentes, par des politiques qui ont mis l'accent sur les besoins fondamentaux. Ces acquis sont toutefois menacés depuis quelques années, par l'effet des pressions budgétaires qui ont particulièrement affecté certaines dépenses sociales, dans le contexte des efforts de stabilisation macro-économique et d'ajustement structurel.

L'investissement étranger direct est en hausse depuis le début des années quatre vingt-dix dans la plupart des pays des Caraïbes, à l'exception des pays les plus pauvres, en réponse à l'amélioration des politiques économiques. Cependant les conditions d'une diversification des activités du secteur privé sont encore loin d'être réunies, et la dépendance à l'égard des exportations de quelques produits agricoles (essentiellement les bananes, le sucre et le riz) et de produits miniers demeure forte. Leur caractère insulaire confère en outre à la majorité de ces pays une vulnérabilité particulière aux facteurs climatiques et aux phénomènes naturels, et accroît considérablement le coût par habitant des investissements et infrastructures économiques et sociales.

Les huit Etats ACP du Pacifique forment un ensemble relativement hétérogène tant du point de vue économique que culturel. Le pays le plus important, PNG, représente 70% de la population de l'ensemble, soit un peu plus de 5 millions de personnes, le plus petit, Tuvalu, comptant à peine 9000 habitants. Dans cette région aussi les écarts de niveau de vie sont considérables, allant de 710 USD par tête au Kiribati à 2130 USD à Fiji. Le caractère insulaire et la très petite taille de ces économies les rendent très vulnérables aux facteurs extérieurs; elles sont fortement dépendantes des échanges commerciaux et sont exposées aux catastrophes naturelles (cyclones, etc).

Le constat de la diversité croissante des conditions économiques et sociales incite à sub-diviser le groupe des Etats ACP en plusieurs catégories de pays. Sur la base des réalités d'aujourd'hui, il est en effet possible de distinguer entre:

Si cette typologie peut être utile en termes d'analyse, il convient toutefois d'en souligner les limites quant à ses implications pour la politique de coopération. Ces catégories s'avèrent en effet très instables, et sur longue période de nombreux pays africains ont connu de brusques renversements de situation et en connaîtront encore. Ainsi, des pays qui avaient enregistré d'assez bonnes performances ont connu des bouleversements majeurs. Tel est par exemple le cas du Rwanda, ou encore du Nigeria où les bouleversements politiques ont imprimé un brusque coup d'arrêt aux réformes. A l'inverse, certains pays qui ont connu une longue période de récession figurent actuellement parmi les exemples de réformes réussies; le Ghana, l'Ouganda, illustrent ce cas de figure.

Dans ce contexte, il est donc indispensable de porter un diagnostic d'ensemble sur les difficultés auxquelles les pays africains ont été et risquent de demeurer confrontés.

2. Les causes de la moindre croissance en Afrique sub-saharienne

La moindre croissance du produit par tête en Afrique sub-saharienne par rapport à d'autres régions en développement peut être associée à plusieurs facteurs. Du point de vue économique, elle résulte à la fois d'un taux d'investissement plus faible, d'une croissance démographique plus forte, et d'une moindre progression de la productivité des facteurs, elle-même liée à des politiques économiques inadéquates. Indéniablement, l'Afrique a souffert de mauvaises politiques économiques, caractérisées par des déficits publics élevés, des taux de change surévalués, une réglementation excessive des marchés, des distorsions induites par le protectionnisme, un secteur public mal géré, toutes ces conditions ayant eu pour effet de décourager le secteur privé. Les facteurs extérieurs ont sans aucun doute joué un rôle non négligeable dans ces mauvaises performances, en raison d'une vulnérabilité particulière des pays ACP aux fluctuations des marchés des produits de base, aux conditions monétaires internationales et aux contraintes de l'endettement extérieur.

En poussant plus loin l'analyse et en cherchant à identifier les éléments qui, sur longue période, ont soit réduit l'efficacité des politiques de développement en Afrique, soit témoignent de l'adoption par les pays africains de politiques moins favorables à la croissance que ne l'ont fait d'autres pays dans d'autres régions, deux types de facteurs se profilent: des caractéristiques structurelles défavorables et un environnement présentant un degré élevé de risque. La difficulté de mener de bonnes politiques économiques, le fait que les ajustements et les réformes s'avèrent plus difficiles en Afrique qu'ailleurs, semblent en effet liés à l'existence de handicaps initiaux d'une part, aux facteurs d'instabilité qui prévalent en Afrique d'autre part.

Parmi les handicaps initiaux, présents au début des indépendances et qui semblent avoir exercé une influence durable sur les conditions du développement en Afrique sub-saharienne, les niveaux d'éducation particulièrement bas, même si on les considère relativement au niveau du produit par tête, et la croissance démographique plus rapide que dans toute autre région en développement, ont sans aucun doute engendré des besoins excessivement importants par rapport aux capacités des Etats.

Sur un autre plan, un esprit d'entreprise relativement peu répandu, explique aujourd'hui la faiblesse de réaction de l'offre à des politiques plus incitatives après plusieurs décennies d'interventionnisme administratif.

L'Afrique sub-saharienne a aussi été la région du monde sujette aux plus fortes instabilités. Les conditions climatiques engendrent des difficultés particulières, qui se reflètent dans l'instabilité d'une production agricole dont l'importance économique et sociale demeure forte. L'instabilité des recettes d'exportation, des transferts d'aide publique et des flux de financement extérieur, qui à leur tour induisent une instabilité du volume des importations, ainsi que l'instabilité monétaire interne, à laquelle n'ont échappé que quelques pays et les pays de la zone franc, constituent autant d'obstacles à la croissance.

A ces différents facteurs d'instabilité économique s'ajoute une forte instabilité politique, qui pèse largement sur le climat de l'investissement et sur le développement de l'activité économique en général. Le manque de transparence dans la gestion de la chose publique, la mentalité rentière et le clientélisme des élites au pouvoir, ont réduit la capacité des Etats à assumer leurs responsabilités. Ces problèmes de "governance" compromettent les efforts de développement social, qui requièrent continuité des politiques et vision de long terme, et contribuent à retarder les effets de l'ajustement structurel, dans la mesure où ils alimentent l'attentisme des investisseurs.

3. L'instabilité politique et les dysfonctionnements de l'Etat

L'instabilité politique, l'affaiblissement des Etats et leur incapacité à mettre en oeuvre des politiques de développement, la criminalisation croissante des sociétés, la violence organisée et la prolifération de conflits armés d'un type nouveau, avec leurs conséquences aux plans humanitaire, social, économique, environnemental, figurent parmi les caractéristiques de l'évolution récente dans un certain nombre de pays ACP.

Les raisons de ces crises remontent en partie à l'héritage des régimes coloniaux, caractérisés par un mode de gestion fortement centralisé et interventionniste, et par l'établissement de frontières sans rapport avec les affinités sociologiques.

Elles résultent aussi de la dérive autoritaire des régimes politiques lors des deux ou trois premières décennies de l'indépendance favorisée par le conflit Est-Ouest, et à une utilisation du pouvoir très souvent soumise à des intérêts particuliers et de court terme. Le mauvais fonctionnement des services publics, le gonflement excessif du secteur para-étatique, la détérioration des infrastructures, et la difficulté de mobiliser les recettes publiques, sont autant de signes les plus évidents des dysfonctionnements accumulés.

La persistance de la crise économique, précipitée au début des années 1980 par la baisse des prix des matières premières, la hausse des prix pétroliers et les perturbations monétaires internationales, a diminué les revenus des Etats et la valeur réelle des rémunérations, a modifié la structure des rentes et la répartition des richesses, induisant un glissement vers les activités informelles mais contribuant aussi à un accroissement sans précédent de la fraude et des trafics illicites, qui s'insèrent désormais dans des réseaux internationaux.

C'est dans ce contexte qu'au cours des quinze dernières années, trois facteurs nouveaux ont contribué à l'affaiblissement des structures de gouvernement et aux phénomènes de désintégration sociale:

Des signes positifs apparaissent néanmoins aussi, dans la mesure où les échéances des élections, une plus grande liberté de la presse, la mise en place de structures consultatives qui permettent au secteur privé, aux communautés de base, à des organisations de femmes, aux ONG, de faire entendre leurs voix, rendent le débat possible et sont des étapes importantes vers une gestion plus transparente. La demande croissante des sociétés dans les ACP pour un développement plus participatif et plus respectueux des besoins des individus constitue un important facteur de changement.

Les difficultés de gestion politique existent certes à des degrés très divers d'un pays à l'autre. Cependant elles entretiennent un sentiment d'incertitude généralisé, qui affecte non seulement les pays touchés par les troubles les plus graves, mais qui tend aussi, en Afrique sub-saharienne du moins, à réduire la confiance vis-à-vis de l'ensemble du continent. Ce "déficit de confiance" contribue pour une large part à la faiblesse et à l'instabilité de l'investissement en Afrique, en particulier de l'investissement étranger, en même temps qu'il pèse sur la légitimité de l'aide au développement.


B. Des risques à prévenir, des potentialités à encourager

1. Les conditions de base du développement et les réformes économiques

Les troubles, parfois profonds, liés à la déstabilisation politique et sociale ainsi que les difficultés rencontrées dans la mise en oeuvre de politiques économiques de croissance, qui ont persisté en dépit de quinze années d'ajustement et d'assistance des institutions financières internationales, apparaissent comme les deux maux majeurs de l'Afrique sub-saharienne aujourd'hui.

Dans de nombreux pays les conditions minimales de paix et d'une gestion économique satisfaisante ne sont pas remplies. On peut estimer qu'actuellement, 30% seulement de la population d'Afrique sub-saharienne vit dans des pays disposant à peine d'un environnement de base raisonnable. Ceci exclut les pays en proie à des guerres civiles, et les pays où la gestion économique n'assure pas un minimum de conditions propices au développement .

Six aspects, interdépendants, apparaissent fondamentaux dans toute appréciation des possibilités de développement futur:

Encadré n ° 3. Stratégies commerciales des ACP
Un des objectifs majeurs des pays ACP au seuil du vingt-et-unième siècle est d'assurer leur intégration optimale dans l'économie mondiale, c'est-à-dire une intégration qui réduit au minimum le risque de marginalisation, inversant les courants actuels en ce sens, et qui maximise les opportunités offertes par l'environnement mondial de participer de manière rentable aux marchés internationaux des marchandises, des capitaux, des services et de l'emploi.

Les ACP peuvent envisager plusieurs stratégies d'intégration, en fonction de leurs situations et conditions spécifiques, et retenir les modèles ou les voies les mieux adaptés afin de s'intégrer dans l'économie mondiale:

  • a) la non-réciprocité. Insister sur le maintien du système actuel différencié (par rapport aux autres PMA), contractuel de préférences non réciproques de l'UE, en demandant un élargissement de l'accès au marché et un assouplissement des procédures et des règles perçues comme un obstacle au développement des exportations;

  • b) le multilatéralisme. Ignorer tous les traitements préférentiels différenciés reçus, rationaliser, réduire et respecter les conditions tarifaires découlant du GATT. Insister pour une plus grande libéralisation du commerce, au niveau multilatéral, en se concentrant sur les produits et les secteurs présentant un intérêt pour tous les PMA. Exploiter à fond les nouvelles disciplines de l'OMC pour défendre les intérêts commerciaux;

  • c) la libéralisation unilatérale. Poursuivre la libéralisation autonome des échanges, non régis par le GATT, dans le cadre de programmes d'ajustement structurel autonomes ou soutenus par les institutions de Bretton Woods. Maintenir toute la flexibilité accordée en vertu du GATT, en termes d'engagements et de calendriers, pour la politique commerciale;

  • d) une réciprocité Sud-Sud. Elargir et approfondir les processus d'intégration économique régionale en cours. Rechercher éventuellement audelà des pays ACP voisins la couverture géographique la plus "naturelle" (en termes de flux commerciaux et de complémentarités);

  • e) une réciprocité Nord-Sud. S'engager dans des accords d'intégration régionale comprenant des économies développées ainsi que des économies en développement afin d'ancrer de façon dynamique sa propre économie dans celle des grands blocs commerciaux, compensant ainsi les réorientations en matière d'échanges et d'investissements dont d'autres PMA pourraient profiter ou avoir déjà profité (les Caraïbes dans l'ALENA ou le FTAA).

    Bien entendu, ces différentes options ne s'excluent pas mutuellement. De nombreuses combinaisons sont possibles. C'est en fonction des options dont disposent les ACP que l'UE doit rechercher des possibilités en ce qui concerne les accords commerciaux qu'elle souhaiterait conclure avec ses partenaires.

2. Des résultats encourageants qui pourraient marquer un tournant

L'amélioration récente des performances de croissance en Afrique sub-saharienne (3.5 à 4% pour l'ensemble de la région en 1995 et 7% pour les 31 pays du SPA) est certes en partie liée à des facteurs de court terme, tels que la remontée des prix des matières premières sur les marchés internationaux. Mais elle est aussi encourageante dans la mesure où, d'une part, elle concerne un grand nombre de pays, d'autre part, elle est liée à l'amélioration de la gestion socio-économique et à l'adoption de réformes qui commencent à porter leurs fruits, se traduisant notamment par une augmentation du volume des exportations.

L'émergence de l'Afrique du Sud post-apartheid constitue sans aucun doute l'un des éléments favorables les plus évidents. Les perspectives d'évolution dans ce pays restent certes fonction de sa capacité à réduire les facteurs de tension sociale et à améliorer la situation sur le marché du travail. Mais le potentiel de croissance de l'Afrique du Sud est important, et les évolutions favorables qui se profilent en termes d'investissement étranger et de relations commerciales sont appelées à rejaillir sur la région tout entière, par les effets d'entraînement économique et grâce à une amélioration de la situation interne dans les autres pays de la région.

Les pays de la zone franc en Afrique de l'Ouest contribuent également à redresser l'image d'ensemble du continent: la dévaluation de 1994 a eu des effets bénéfiques, d'autant plus marqués dans les pays où elle s'est accompagnée d'une politique d'ajustement et de réformes. Le processus d'intégration économique régionale en Afrique de l'Ouest ouvre en outre des perspectives favorables et pourrait marquer un tournant décisif pour le développement économique des pays de la région, d'une part à travers ses effets positifs en termes d'intensification des échanges et d'amélioration de la compétitivité, d'autre part dans la mesure où il devrait constituer un point d'ancrage pour des politiques macro-économiques orientées vers la stabilité, leur conférant ainsi une crédibilité accrue, facteur-clé pour dynamiser l'investissement tant interne qu'étranger.

En Afrique de l'Est également certains pays ont vu leur situation s'améliorer sensiblement au cours des deux dernières années (Kenya, Tanzanie, Ouganda). Ces trois pays se sont eux aussi récemment engagés dans un processus de coopération et d'intégration régionale, qui porte actuellement sur une coopération en matière de transport, de communications et de paiements.

Plusieurs pays des Caraïbes ont accompli des progrès significatifs dans la stabilisation de leurs économies, et ont profité d'un environnement externe plus favorable dans les années 1980 pour engager des réformes fiscales et monétaires, et entreprendre une libéralisation commerciale dans le cadre d'un processus de coopération et d'intégration régionale visant à terme une insertion dans l'économie de l'Hémisphère occidental (voir encadré 3).

Dans tous ces pays cependant, les perspectives à moyen terme dépendront des progrès qui pourront être réalisés dans la conduite des politiques économiques. Mais les handicaps structurels demeurent un important facteur de vulnérabilité. Tant que les nouveaux investissements n'auront pas permis une diversification de la structure des exportations, l'évolution des termes de l'échange restera fortement tributaire des variations des prix des matières premières, risquant à tout moment de remettre en question le rythme des réformes et les acquis de l'ajustement.

En l'absence de chocs extérieurs majeurs, dans l'hypothèse d'une lente baisse tendencielle des prix des matières premières sur longue période, et en tenant compte du caractère très précaire de la situation dans les pays aujourd'hui confrontés à des phénomènes de désintégration sociale et de déstabilisation politique plus ou moins forte, les projections à moyen terme de la Banque Mondiale tablent sur une croissance moyenne de 3.8% par an pour les dix prochaines années (1996-2005) pour l'ensemble de l'Afrique sub-saharienne (y compris l'Afrique du Sud). Ce chiffre, qui est fondé sur l'hypothèse d'une poursuite des réformes à un rythme globalement inchangé, marquerait un progrès sensible par rapport aux dix dernières années (1.7% par an entre 1986 et 1995) et permettrait une modeste progression du revenu par tête (+ 0.9% par an). Ceci ne permettra toutefois pas de réduire de manière significative la pauvreté dans de nombreux pays; il s'agit là d'un défi majeur pour les gouvernements de ces pays et pour tous ceux qui sont concernés par la coopération au développement.

Les perspectives de développement de l'économie mondiale font apparaitre un ensemble de paramètres potentiellement favorables pour les pays ACP: une croissance relativement soutenue du commerce mondial (plus de 6% par an selon les projections de la Banque Mondiale), un système commercial international qui s'organise en fonction des résultats de l'Uruguay Round et des travaux de l'OMC, d'importantes possibilités de développement dans le secteur des services, notamment du tourisme, l'émergence de nouveaux marchés en forte croissance en Asie de l'Est, en Amérique latine, et potentiellement en Europe de l'Est, qui pourraient permettre une diversification des relations économiques et commerciales pour les pays ACP. L'amélioration pour les pays les plus pauvres de l'accès aux marchés des pays industrialisés, dont le principe poussé par l'UE a été approuvé lors du récent Sommet du G7, constituera également un facteur important.

Encadré n°4. Les Caraïbes: perspectives d'intégration régionale
Dans sa définition géographique la plus large, le Bassin des Caraïbes comprend un ensemble de trente sept pays et territoires situés dans l'archipel des Antilles et sur la bordure maritime du continent latino-américain. Ce sont: les quinze pays ACP indépendants des Caraïbes; deux Territoires néerlandais et cinq Territoires britanniques (PTOM); trois Départements français d'outre-mer (DOM); deux Territoires associés aux Etats-Unis; Cuba et neuf pays hispanophones indépendants d'Amérique centrale et du sud riverains de la mer des Caraïbes (Marché Commun d'Amérique Centrale, Mexique, Venezuela et Colombie). La grande majorité de ces entités sont regroupées au sein de la très récente Association des Etats des Caraïbes qui représente un espace économique potentiel de 205 millions d'habitants.

En raison de leur situation et de leur structure géographique, les Caraïbes se distinguent des autres régions de la zone ACP. L'avenir économique des pays de la région passe sans doute par une intégration progressive avec les Amériques, équilibrée par le maintien de liens étroits et solides avec l'Europe. La recherche de cet équilibre est motivée par le double souci de préserver la souveraineté nationale et l'identité régionale des pays des Caraïbes face au déferlement économique, culturel et technologique des Etats-Unis et d' ouvrir la possibilité d'alliances commerciales alternatives. Néanmoins, la stratégie de libéralisation des échanges engagée dans l'hémisphere Ouest et le principe de réciprocité commerciale adopté dans le cadre de l'ALENA imposeront aux Caraïbes un changement plus rapide qu'en Afrique.

La perspective d'accords de libre-échange et d'une plus grande coopération économique au sein de l'hémisphère occidental relance l'intérët d'une stratégie d'intégration économique régionale. L'objectif principal de cette intégration serait de fournir un cadre économique et commercial permettant une insertion sans à-coup dans le processus de libéralisation et de péparer les opérateurs économiques de la région à affronter la concurrence. Parallèllement, les Caraïbes doivent mesurer l'impact du nouvel environnement international sur la viabilité politique et la survie économique des petits Etats insulaires qui composent la grande majorité des pays de la région.

La recherche d'une intégration approfondie a depuis longtemps été au coeur des préoccupations régionales. Les efforts dans ce domaine remontent à l'expérience avortée de la Fédération des West Indies à la fin des années 5O et au début des années 60. Au cours des dix dernières années, les tendances structurelles de l'économie mondiale on déterminé au niveau régional plusieurs types de réponses que reflètent les divers cercles concentriques d'intégration régionale ou sub-régionale. De la petite union monétaire des pays de l'Organisation de la Caraïbe de l'Est (OECS), à la Communauté et au Marché unique du CARICOM, jusqu'à la récente et plus vaste Association des Etats des Caraïbes (ACS), l'évolution des structure régionales a suivi un cours à géométrie variable et tendu davantage vers l'élargissement que l'approfondissement du processus d'intégration.

Si le bilan de ces efforts est mitigé, c'est en raison de la complexité croissante et de la multiplicité des défis auxquels sont confrontés les pays des Caraïbes. Ces défis concernent principalement :

  • la consolidation de la démocratie, la transition politique en Haiti et l'arrimage de Cuba dans son nouvel environnement régional et international;

  • la lutte contre la marginalisation des Caraïbes face à l'émergence des blocs régionaux;

  • le développement durable des pays de la région et en particulier: le développement des ressources humaines et l'intégration de la société civile et du secteur privé dans le processus de développement; la protection des ressources naturelles, de l'environnement et la prévention des catastrophes naturelles; la lutte contre les fléaux et menaces socio-économiques et culturelles, notamment la drogue, et la gestion des pressions migratoires;

  • la transition économique et, plus spécifiquement: le passage des économies des Caraîbes à l'ère des services et de la technologie; le passage de la protection commerciale (Bananes, Sucre, Riz) à l'économie ouverte et compétitive; l'ajustement économique et l'atténuation de son impact social négatif;

  • le maintien d'une présence durable dans la région, des partenaires traditionnels des Caraïbes: Europe, Etats-Unis, Canada.

L'une des stratégies possibles pour les Caraïbes, dans ce contexte, demeure la promotion d'une forme réaliste et ouverte d'intégration régionale dont la dimension reste l'objet des réflexions en cours.


C. Implications pour le partenariat futur

Les conditions du développement tant au plan socio-politique interne qu'au plan économique et politique international, ont radicalement changé.

L'analyse des contraintes et des potentialités des pays ACP suggère un certain nombre de conclusions importantes pour la réflexion sur l'avenir de la coopération, dans l'optique d'un appui mieux ciblé et plus efficace pour accompagner ces pays dans leurs politiques d'ajustement et de développement. Les aspects suivants devront notamment être pris en compte:

Les analyses développées dans cette première partie montrent que les relations de coopération entre l'UE et les pays ACP doivent désormais se concevoir dans un environnement mondial radicalement différent. Elles s'inscrivent également dans la perspective d'une transformation profonde de l'Union européenne, et dans le contexte d'évolutions socio-économiques et politiques fortement contrastées dans les différents pays de la zone ACP. Face à une perte de légitimité qui affecte le principe même de l'aide au développement, sur fond de contraintes budgétaires et de crise sociale européenne, les leçons que l'on peut tirer des succès et des échecs du passé devront permettre d'améliorer l'efficacité et l'impact de la coopération.

Pour l'Union, il s'agira avant tout de dominer les tendances individualistes et de mettre en valeur les solidarités fondamentales. Pour ce faire l'Union doit se donner pour principal objectif de "faire mieux", et de donner de plus grandes chances de succès à sa coopération avec les pays ACP. De nombreuses initiatives communautaires récentes vont dans ce sens et il conviendra de bien identifier les acquis à préserver, d'une politique aux facettes multiples. En revanche, nombre de paramètres devront être remis en cause. L'Union devra faire des choix de politique à long terme et envisager différentes options.

Sommaire


Mise à jour: 15 janvier 1997

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